nouvelles&recits

Blog de Carole Menahem-Lilin, auteur et animatrice d'ateliers d'écriture à Montpellier : nouvelles, récits, poèmes...

07 octobre 2008

Rêves cascadeurs, nouvelle

bd_clichy

 

Dès que tu fermes les yeux, l’aventure du sommeil commence…

Cette nuit là, c’est sous la pluie que le sommeil t’a emmené. Ce n’était pas n’importe quelle pluie : le ciel était en crue. L’averse crevait les plafonds de ton crâne. Les trottoirs cascadaient. Le boulevard de Clichy, en un rien de temps, s’était transformé en fleuve jaune pâle, charriant les matériaux de ton rêve. Et d’autres aussi, que tu ne retenais plus. Fureur, chagrin, attente. Ton désir devenait inaudible ou cassait et capotait lamentablement vers les profondeurs caverneuses.

La crue charriait à présent, le long du boulevard de Clichy, des branches d’arbre, des animaux terrifiés, des carcasses de voitures – et, sur une poussette d’enfant qui flottait tant bien que mal, une caméra dirigée vers toi – son œil démesurément grossi dans lequel tu aurais pu entrer tout entier, dans lequel tu entrais, touchant un instant la vérité sensible du monde – immense et lumineuse – avant que l’œil ne t’expulses sous forme de larme.

Tu ne savais quand tu verrais s’agiter les bras du premier enfant, de la première femme, du premier homme. Mais déjà tu apercevais des mannequins de la vitrine. L’un porte le costume à carreaux dont tu l’avais affublé ce matin. La caisse enregistreuse suivait de près – elle aurait du couler pourtant. Mais non. Elle flottait malgré son poids. Tu avais toujours pensé qu’elle était trompeuse. Une caisse à illusions qui te donnait tant de soucis, lorsqu’à la fin de la journée – et c’était ainsi à la fin de presque toutes les journées - tes comptes ne tombaient pas juste. Combien de fois avais-tu mis de ta poche ? Si anxieux de n’être pas irréprochable…

L’eau bouillonnait. Et tes yeux étourdis ne rencontraient plus, surnageant au-dessus des flots, que la caisse enregistreuse dotée d’un œil énorme – l’œil enregistreur de la caméra qui te fixait, te fixait, te fixait, sans cesser d’enregistrer jamais. Comptes et décomptes.

 

C’était ainsi chaque nuit. Le taux de pluviométrie de ton inconscient devenait préoccupant. Les rêves se succédaient et s’entremêlaient. C’était des rêves cascadants, cascadeurs même, en technicolor et son stéréo. Toi, tu les observais depuis ta place habituelle, au premier étage de ton rêve. Tu les laissais se dérouler un peu en contre-bas, tu les laissais se déverser sous toi. Tu n’y plongeais pas.

De ta mezzanine au premier étage, tu observais. Tu subissais la volonté de l’opérateur qui déroulait tes rêves et leurs péripéties enragées, destructrices, tu subissais, tranquille, rempli d’un plaisir secret.

Tu ne pleurais pas, tu n’avais pas honte. Tu était tout à un plaisir étrange : celui de la colère.

Au premier étage de ton rêve, tu pouvais regarder ta colère se déverser. La colère ne débordera pas du rêve, pensais-tu. Qu’elle y bouillonne. Elle n’a pas droit de cité en dehors.

Tes rêves devenaient de plus en plus violents, pourtant, de plus en plus sacrilèges. Et puis, tu n’en sortais plus. C’étaient des rêves à épisodes. A peine croyais-tu en avoir émergé recommençaient. Ils n’attendaient même plus la prochaine nuit. Ils te sollicitaient en plein jour, alors que tu étais assis dans le magasin, devant ton tiroir-caisse ouvert, ou debout près des cabines d’essayage, entre deux clients. Ils surgissaient soudain d’entre les chaussures bien cirées. Ils te happaient depuis les yeux inexpressifs des mannequins. Féroces et hilares. Ironiques et dévastateurs. Cinématographiques en diable. Touchant soudain à l’évidence. Tes rêves étaient en train de devenir Dieu. Ils étaient plus réels que toi.

 

Tu n’arrivais plus à bâillonner le dieu provocateur de ton rêve.

 

Lorsque tu criais « Cut ! Coupez ! » c’était ta vie qui s’effondrait en petits morceaux. Fragments de pellicule sans consistance.

 

Oui décidément : dès que tu fermais les yeux, avant même que tu les fermes, l’aventure du sommeil te requerrait. C’est qu’il n’y avait pas d’autre aventure que celle du sommeil dans ta vie étroite.

A vingt-trois ans, tu menais une vie de jeune vieillard.

Tu n’avais pas voulu cela, vraiment pas. Au début, tu t’étais dit : « Je n’accepte cette place que voir venir. » Tu voulais travailler dans le cinéma. Cadreur ou monteur, peut-être. L’image était ta passion.

Ton père n’avait approuvé ni désapprouvé. Il savait bien, lui, ce qu’il advient des rêves.

Il avait raison : au bout de trois ans, tu te sentais coincé. Tout reposait sur toi, la vie matérielle de ton père et la tienne, et le magasin. Tu te retrouvais gérant de fait du magasin – bien que ce fut ton cousin qui ait le titre et qui perçoive le salaire. Ton cousin n’était-il pas l’héritier officiel de la dynastie familiale des Autan ? Toi, tu n’étais qu’un parent au second degré.

Tu étais donc sous-payé, bien que sur-employé. Le poids du magasin reposait sur tes épaules : deux étages de confection pour homme, sur l’emplacement stratégique du Boulevard de Clichy. Chaque soir, tu avais mal au dos. Tu portais, tu pliais, et tu ne savais pas pourquoi. Car au fond, tu te moquais de tout cela. Les slogans te paraissent ridicules, les modèles ringards.

« Jeans et chemises Autan-tiques » : on se demande comment une chemise pourrait n’être pas authentique, pensais-tu par devers toi, existe-t-il des chemises qui n’en soient pas tout en ayant l’air ? Des chemises d’air et d’illusion, qui flotteraient devant tes yeux éblouis et te voleraient la mise ?

Oui sans doute. Trois ans que tu portais une chemise et un costume tissés de fausses promesses. Une éternité qu’on te laissait entendre que, si tu donnais satisfaction, la maison financerait un bout d’essai. Mais il fallait d’abord faire tes preuves.

Autan n’investit que dans les fortes personnalités Autantiques.

Forts, ou forçats.

Bref, on te lanternait

 

Tu n’étais même plus sûr de vouloir encore tenter ta chance. Comment, quand, où ? Tu étais fatigué. Perdant d’avance. Difficile de faire son trou dans les milieux du cinéma, te répétait ton père. Et qu’alliez-vous devenir, tous les deux, quand il n’y aura plus ton salaire pour faire tourner la maison ? Après des années de chômage, il ne touchait plus qu’une petite pension.

Tu n’avais plus envie de rentrer chez toi, affronter ton père et regarder la réalité en face. Lorsque tu avais fermé le rideau de fer, tu prenais un sandwich puis te dirigeais vers la Place Clichy. Le quartier était riche en salles obscures. Tu passais d’une salle d’art et d’essai au multiplexe d’en face, d’une version V.O. à une version V.F. Au moins là tu ne t’imposais pas de restrictions. Il t’arrivait de revoir cinq fois le même film dans la même semaine. Il t’arrivait de t’endormir devant l’écran. Le matin dans le métro, yeux mi-clos, tu rejouais les scènes, tu refaisais les découpages et changeais les montages.

C’était tout de même autre chose que de refaire les étiquettes et les vitrines !

 

Cette nuit là, le cinéma au premier étage de ton rêve fut brusquement inondé. Ton fauteuil plongea en arrière. Tu dus te redresser et t’agripper à la rambarde du balcon. Les vagues arrivaient directement de la cabine de projection, derrière toi. C’était la première fois que ton rêve te faisait ainsi des enfants salés dans le dos.

Une jeune femme glissa le long du plongeoir lumineux. Elle était élégamment vêtue. Elle portait des chaussures à talons hauts. Ses cheveux lissés par l’eau étaient nattés. Elle ne criait pas, mais regardait dans le flot avec calme. Elle ressemblait à la secrétaire de ton oncle, le fondateur de la dynastie Autan. Lorsque tu venais au siège, cette jeune femme réservée te regardait avec attention, une flamme au fond des yeux. Dans ton rêve, tu t’avouais que tu la trouvais attirante. Mais elle appartenait au patron, pensais-tu. Tu n’imaginais pas qu’un homme comme ton oncle puisse se contenter de travailler avec une femme pareille. Tu imaginais qu’elle travaillait pour lui nuit et jour. Sans doute pouvait-il exiger cela d’elle, comme il exigeait tant de toi.

Car devant lui, tu te sentais toujours en position d’infériorité. Tu te sentais en tort vis à vis de lui, et détestais ces convocations mensuelles au cours desquelles tu lui rendais tes comptes. En réalité, c’était lui qui était en tort vis à vis de toi, le chiffre d’affaires du magasin s’était accru mais lui, il n’avait encore rien fait pour toi. Il ne t’avait même pas félicité : ta réussite n’était due qu’à l’excellence des produits Autan. Ce n’était pas ta réussite, c’était celle de la maison, de la famille. La famille qui te faisait la grâce de te tester… « Dans la vie, il est important de savoir ce que l’on vaut et quelle est sa place », disait-il souvent. A présent que tu y repensais, ces propos t’apparaissaient risiblement transparents. « Reste à ta place : paillasson sous mes pieds » aurait-il pu aussi bien dire.

Et la colère montait, montait…

Tandis que tu réfléchissais à cela, tu t’étonnas de voir la secrétaire plonger, puis replonger encore, une bonne dizaine de fois, le long du faisceau lumineux du projecteur, sa jupe se soulevant et sa natte se défaisant à mesure, et son maquillage qui la vieillissait s’effaçant, lui rendant ses joues roses de jeune femme. Toi tu la regardais, notant ces transformations et admirant ses jambes que le flot découvrait toujours plus haut.

Tu la vis soudain arriver sur toi. Elle était portée par le courant tumultueux qui menaçait de t’emporter toi aussi. Pour la sauver de la cascade vertigineuse qui menaçait de vous emporter, tu dus t’arc-bouter contre les dossiers des sièges et remonter lentement contre le courant. Voilà, elle était juste devant toi. Tétanisée elle te regardait. Elle avait les larges yeux des mannequins, mais les siens étaient vivants, bruns, pailletés de petites paillettes dorées – et il émanait d’elle des vagues de chaleur en même temps que de la peur. C’était toi qu’elle regardait. Il n’y avait personne d’autre pour la sauver. Les bras larges ouverts, tu la reçus contre ta poitrine.

Elle respirait contre toi, une respiration heurtée. Elle balbutiait des mots sans fin. Elle tressautait. Tu t’arc-boutais de toute la force de tes jambes, de tes reins, contre les dossiers des sièges. Seule ta prise dans le sol pouvait vous sauver, vous maintenir dans cette immobilité merveilleuse au bord du gouffre.

Tu refermas tes bras sur elle. Elle avait noué ses bras autour de ton cou et posé sa joue contre la tienne. Tu sentais qu’elle pleurait. Dans toute cette eau déversée par le projecteur, ses larmes avaient une qualité particulière.

Vous êtes restés longtemps embrassés. Vos corps, cernés, palpés, sculptés par le tourbillon des eaux, s’étaient l’un dans l’autre imbriqués. Amoureusement intriqués.

Le flot lentement décrut. Avec mille précautions, toujours l’un à l’autre agrippés, vous vous êtes retournés et penchés au-dessus de la rambarde. Elle voulait voir, disait-elle. Il fallait qu’elle vît. Toi, tu t’en serais bien passé. Tu étais tout entier là, à présent. Tout entier dans le nœud tangible de vos corps.

En bas ton oncle, le patron, flottait dans la caisse enregistreuse à illusions. Il flottait et tournoyait, tentait de s’agripper aux rebords des tiroirs.

Autour de lui, tu reconnaissais ça et là des clients, ton cousin en play-boy tentant de chevaucher un chien, l’ouvreuse du cinéma sur un matelas de programmes et puis, accrochés à un ballon, un enfant qui riait et paraissait s’amuser.

La vague qui portait ballon et enfant enfla. L’enfant cria. Entre tes bras, ton amour avait sursauté.

Alors tu te retournas vers l’œil du projecteur. Alors tu arrêtas tout.

 

Arc-bouté sur ton désir, tu te dressas fixant le projectionniste. Tu le regardas en plein dans son œil énorme, qui projetait des flots de larmes et de lumière. Tu le regardas et, en silence, lui ordonnas d’arrêter le déluge.

L’œil étonné s’écarquilla, la paupière gigantesque cilla – puis le projectionniste céda. L’eau recula avec un bruit de soupir.

La jeune femme se détacha de toi avec regret, te murmura quelque chose, puis courut par les escaliers pour aller prendre soin de son patron.

Lequel patron, ton oncle, lorsqu’elle lui eut parlé, leva ses yeux vers toi. C’était un regard impressionnant, hypnotique – deux pupilles dilatées qui de loin ne paraissaient n’en faire qu’une. L’œil violent et dilaté du cyclope.

 « Tu me rendras des comptes pour les dégâts ! » hurla-t-il.

Mais toi de là-haut tu le fixais sans ciller. Tu avais affronté ton cyclone. Tu pouvais désormais regarder un cyclope vieux et roublard ballotté dans sa caisse enregistreuse.

Depuis le premier étage de ton rêve, tu souris gentiment à ton oncle. « Faisons nos comptes en effet. »

Le regard furieux de ton oncle s’illumina plusieurs fois d’éclairs, puis clignota plus faiblement – et enfin disparut. Une vague lente l’avait emporté sur sa caisse, tandis que sa secrétaire, ta secrète amie, suivait nonchalamment à la brasse, t’adressant un dernier sourire.

Quelque temps après, dans la salle qui clapotait encore, un jour déserté se leva. Tu étais trempé. Mais étrangement déterminé.

 

Et maintenant, six mois plus tard, tu es devant l’entrée du Cinéma des cinéastes, boulevard de Clichy, et tu attends. Tu attends la secrétaire à qui ce matin, comme en rêve, tu as donné rendez-vous. Qui t’a répondu, avec un beau sourire : « Mais oui, tu as réussi les épreuves, il faut fêter ça ! ». Tu attends avec vos billets à la main, et la lettre d’acceptation que tu as reçue la semaine passée, de l’école de cinéma. Tu as encore du mal à croire que tu as réussi le concours d’entrée. Avec tout le travail que tu as eu. Tu as encore du mal à croire que ton oncle, le patron, a accepté d’engager ton père à ta place. Tandis que toi, tu bénéficieras d’un congé emploi formation.

Une formation bien moins chère que celle pour laquelle a opté ton cousin jaloux. Il a choisi, lui, un master de gestion dans une école américaine. Grand bien lui fasse. Cette concurrence artificielle n’est pas ton problème.

Ton problème à toi est de distinguer ton amie dans le flot des visages.

Tu la vois surgir soudain de la crue automobile. Elle se faufile entre deux capots. Elle se redresse et te cherche des yeux. Comme dans ton rêve, elle a les larges yeux des mannequins, mais les siens sont vivants, bruns, pailletés de petites paillettes dorées – et il émane d’elle des vagues de chaleur en même temps que de l’anxiété – celle de ne pas te voir, d’être trop en retard, de t’avoir manqué peut-être.

La pluie, la pluie bénie du boulevard de Clichy, mouille ses vêtements, ses cheveux, rend ses joues lisses, te la rend proche. Tu sors à ton tour sous la pluie, lui fais signe, elle te voit, sourit, vient vers toi.

Te voit, sourit, vient vers toi.

Sourit, vient vers toi, t’embrasse.

T’emb…

 

Coupez.

 

Carole Menahem-Lilin, décembre 2004
Ce texte a été publié dans la revue XYZ en 2006

 

07 novembre 2008

Nouvelles en ligne, sommaire

Sans_titre
Ce sommaire est là pour vous donner un avant-goût : il présente les premières lignes des textes publiés, avec un lien vers le texte intégral.
Bonne lecture
! Carole



Cérémonie sonore

Il est quinze heures vingt. Dans un fauteuil d’osier au dossier arrondi, la femme est assise, sous un plaid, bercée par les milliers de gouttelettes du bruit dans les arbres, derrière la maison, apaisée par les milliers de caresses sonores : la rumeur des canisses et des joncs, le froissement des ailes d’oiseau, un affolement d’eau quand les canards se posent. Puis elle se laisse entraîner par le grincement des roues d’un vélo aux freins mal réglés, sympathise au souffle un peu forcé du cycliste quand il gravit la montée devant le portail – voilà, il est passé, c’est du plat maintenant – oh quel son de velours que ce frottement des pneus s’éloignant sur les bas-côtés sableux…

La femme soupire et se balance, yeux fermés. Contre sa peau, elle laisse venir et glisser la rugosité des pierres de bruit, le frottement des galets lisses du silence, l’évasion du cri quand il s’évanouit, distingue chaque arbre ami au frissonnement de ses feuilles, sourit de la chanson subtile des rainettes. Contre son cou, la fraîcheur du temps qui passe se love, s’étire.

pour lire l'ensemble du texte
 
Nue

Elle est nue, allongée dans le désordre des draps. Dehors, c’est l’été – la touffeur moite de certains jours de juillet. L’orage tourne, gronde au loin, mais ici ne se décide pas à éclater.

La chaleur est sensible dans la manière dont elle repose, sur le ventre, sans rien sur elle qui puisse faire obstacle aux bourrasques paresseuses qui par vagues, soulèvent les rideaux et viennent rafraîchir sa nuque...
 
pour lire l'ensemble du texte

L'ange sur le rebord de la fenêtre
Elle ne voulait pas mourir. Non. Trop jeune (à 72 ans, qu'a-t-on vécu? Trois fois rien. A 82 ans, elle ne disait pas. Mais optait plutôt pour la centaine). Trop jeune, donc, trop belle, trop curieuse... Courtisée depuis trois mois seulement par l'Homme qu'elle avait Toujours attendu...
Donc, ne voulait pas mourir. Mais la grippe semblait en avoir décidé autrement. Etait-ce encore la grippe, ou déjà la pneumonie? Ne savait pas. Avait mal partout. Etait épuisée de partout. On l'avait allongée là, dans ce lit d'hôpital, alors qu'elle n'avait qu'une envie, sortir dans le printemps. Et maintenant la fièvre l'incitait à se coucher définitivement. Mais elle ne voulait pas mourir !
D'ailleurs l'ange était là, sur le rebord de la fenêtre... pour lire la suite

Racines en pot
Aréane n’a qu’une grand-mère… et hélas, celle-ci est décevante au possible. Sur sa terrasse au-dessus de l’école maternelle, Mamie Rhéa passe son temps, à se balancer – à se balancer en regardant les nains jouer et se battre, se disputer et se réconcilier bêtement. Aréane ne comprend pas sa fascination pour ce spectacle : étant elle-même une petite fille, elle n’a aucune illusion sur les autres enfants. Quand un adulte lui dit : « Tu devrais te faire davantage de camarades », elle répond du tac au tac : « Ceux que j’ai me suffisent bien… Ma meilleure copine, elle est aussi mon ennemie à 60%. Souvent elle est bête, et elle se moque de moi devant les autres… Vous aimeriez ça, vous ? »
Aréane, élève de CM1, vient juste d'étudier les proportions - elle ne laisse personne l'oublier!
pour lire l'ensemble du texte

Juste le temps, du juste temps...
En te réveillant ce matin, tu constates qu’il fait doux. Tu constates que tu as envie de te lever, et de sortir. Tu prendras le petit déjeuner dehors. Depuis quand est-ce que cela ne t’est pas arrivé, cette envie simple de prendre un café en terrasse, en contemplant alternativement le ciel et les jambes des passants ?
Enfin, des passants… des passantes, plutôt. Inutile de me mentir sur ce point, Arnaud. D’ailleurs, ça me rassure, que tu sois sensible au charme féminin. Je ne suis pas de ces anxieuses qui rêvent de mettre les yeux de leur homme sous clé. Il vaut mieux que ton regard, s’attardant sur les autres, ait parfaitement fait sa mise au point au moment de me rendre l’hommage qui m’est dû.
Non ?
Enfin, c’est ainsi que j’imagine nos futures relations. Si futur il y a.
Car pour le moment, tu es pris dans un mauvais moment qui ne passe pas…
pour lire l'ensemble du texte

Autoportrait du désespoir
Autoportrait. Sans visage. Sur cette gouache qui le représente, plié en deux, il pleure. Il est à peine vêtu : sous son manteau bleu, on le devine, il est nu. Il n’a pas esquissé ses propres jambes tremblantes, ses mollets cagneux, il n’empêche qu’on les voit.
(Que JE les vois. Vous pas, peut-être. Ou peut-être si ?)
Silence. La vitre tremble au-dessus de la reproduction.
(pour lire l'ensemble du texte cliquer sur le lien)


Autoportrait de l'auteur
Faire mon autoportrait… facile, me suis-je dit d’abord. Je suis moi.
Protestations intérieures : « Et moi, et moi, et nous ? »
Donc, rectification : je suis moiS (avec un S majuscule).
Comme, je suppose, beaucoup de grands lecteurs et d’écrivants chroniques, je me suis projetée dans quantité de « je » potentiels et de vies possibles. Au point que fut un temps, vers l’âge de vingt ans, où il m’arrivait de perdre de vue mon identité et d’hésiter lorsqu’on me demandait mon nom.
pour lire la suite

Rêves cascadeurs

Dès que tu fermes les yeux, l’aventure du sommeil commence…
Cette nuit là, c’est sous la pluie que le sommeil t’a emmené. Ce n’était pas n’importe quelle pluie : le ciel était en crue. L’averse crevait les plafonds de ton crâne. Les trottoirs cascadaient. Le boulevard de Clichy, en un rien de temps, s’était transformé en fleuve jaune pâle, charriant les matériaux de ton rêve. Et d’autres aussi, que tu ne retenais plus. Fureur, chagrin, attente. Ton désir devenait inaudible ou cassait et capotait lamentablement vers les profondeurs caverneuses. ..................................................................................

Pour lire l'ensemble du texte

Bébécrivaine
Depuis trop de jours j’étais livrée à la raison. Une liste de démarches à faire qui tenaient deux pages de mon agenda. Et d’autres encore pour la semaine suivante. Dieu qu’il est fatiguant d’être cohérente.
En arrivant dans le centre commercial, la liste des courses à la main, l’horreur d’être enfermée m’a saisie. J’ai acheté un sachet de bonbons pour mes enfants, ai remis le reste des courses à plus tard et suis sortie. Je me suis mise à errer au soleil.
Errer : multiplier les erreurs, puis revenir sur son erre. A mesure que j’avançais, sous mes yeux éblouis les labyrinthes se multipliaient et se superposaient. On n’a jamais tout vu d’une ville. D’un simple mur, d’un arbre qui se balance, on n’a jamais tout vu. On n’a jamais tout lu d’une page écrite.
..................................................................................... Pour lire l'ensemble du texte


Le gardien d'instants

Tous le connaissent, dans le quartier. Sur son fauteuil d’invalide, il sillonne avec un doux grincement les trottoirs, les chaussées et les nombreux passages couverts, éclos là aux temps du french-cancan et des premières locomotives à vapeur. Amit voue à ces longues galeries vieillottes une préférence secrète. On s’y trouve à l’abri, les sols dallés, offrent moins de résistance au frottement de roues, et, surtout, les atmosphères y sont moins volatiles. On apprécie de pouvoir, d’une journée l’autre, d’une douceur l’autre, y humer le même parfum de pomme, de pluie et d’encre humide.

Amit est invalide de guerre – de quelle guerre, on ne le sait pas, cela se passait il y a longtemps, dans un continent lointain et en grande partie enseveli dans les brumes, appelé « enfance ». Il n’aime pas trop se souvenir, ça peut encore péter à tout moment là-bas, oui, c’est plein de bombes non désamorcées, comme celle qui avait explosé pour lui (un feu d’artifice terreux, à l’odeur affreuse). Ou comme les projectiles mentaux associés au prénom perdu de sa mère (larmes, vide, vide). Bref, mieux vaut ne pas évoquer ce passé là.

Mais, comme on ne peut vivre sans mémoire, Amit est devenu spécialiste d’une certaine forme de souvenir : le ressouvenir au présent.
..................................................................... Pour lire l'ensemble du texte
L'abandonéon

Il y a d’abord les racines de l’orme - comme une main crispée qui s’enfonce dans la terre. Au-dessus, l’énorme poignet est tronqué, l’arbre étêté. Cependant, une maison a été creusée à même le tronc amputé. Des colonnes y soutiennent un fronton grec. De ses grands yeux rectangulaires, calmes, noirs, celui-ci regarde l’horizon.

De ce premier étage orgueilleux nous parviennent parfois des murmures enjôleurs ; ou des ordres brefs, contractés. C’est la voix d’une personne souffrante ou très âgée. Puis, durant des jours, ne s’échappent plus des fenêtres revêches que des semonces de silence, ponctuées par la bascule arthritique d’un fauteuil. Là, en apparence, s’est installée l’éternité.
............................................ Pour lire l'ensemble du texte
La Belle au bois cousu

Je suis innocent, Madame.
Un innocent ordinaire.
Des innocences, j’ai du en peindre des milliers, sur toutes les surfaces. Des I, des O, des N. Des caractères bien réguliers, Madame. Millimétrés et tracés au cordeau. Qui me protégeaient contre ma tendance à imaginer.
Oui, ils m’ont protégé des images tremblantes qui, après des heures de travail au soleil, sortaient devant moi des façades.
Emergeaient des façades comme d’une eau dormante.
.................................................Pour lire l'ensemble du texte


Ce blog est référencé par l'annuaire Lexisarte http://www.lexisarte.com

Posté par Menahem Lilin à 05:05 - Sommaire des nouvelles - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : ,

Bébécrivaine, nouvelle

Fran_ois_Joseph_Navez__1787_1869__jeune_fille_avec_un_enfant_endormi_dans_les_bras_vers_1825__collection_particuli_reDepuis trop de jours j’étais livrée à la raison. Une liste de démarches à faire qui tenaient deux pages de mon agenda. Et d’autres encore pour la semaine suivante. Dieu qu’il est fatiguant d’être cohérente.

En arrivant dans le centre commercial, la liste des courses à la main, l’horreur d’être enfermée m’a saisie. J’ai acheté un sachet de bonbons pour mes enfants, ai remis le reste des courses à plus tard et suis sortie. Je me suis mise à errer au soleil.

Errer : multiplier les erreurs, puis revenir sur son erre. A mesure que j’avançais, sous mes yeux éblouis les labyrinthes se multipliaient et se superposaient. On n’a jamais tout vu d’une ville. D’un simple mur, d’un arbre qui se balance, on n’a jamais tout vu. On n’a jamais tout lu d’une page écrite.

Mais en l’occurrence, je n’étais pas en état de divaguer longtemps. La matrice poétique me faisait mal, je menaçais de perdre mes eaux… euh, mes encres. Quelque chose était en train de se développer. Quelque chose avait besoin de paix. Quelle étrange chose que de porter un embryon d’écrivaine.

Alors s’est imposée l’Idée de la Terrasse de Café. Je me voyais accédant à ce minuscule coin de Paradis : moi penchée sur une feuille minuscule de carnet, cherchant à y faire entrer le monde, et le monde, autour et au-dessus de moi, tournoyant.

Bon.

Mais le Monde tel qu’il se présentait, sous forme d’entités nombreuses, séduisantes mais agitées, ne m’agréait pas. Je fuyais toujours plus loin, inquiète à l’idée de rencontrer des visages connus. Je devenais sauvage. C’est que j’avais un moi d’écrivante à accoucher. Souhaite-t-on faire ses accouchements en public ?

Vous je ne sais pas. Moi, non.

J’ai trouvé enfin une table à l’écart, un bruissement de fontaine, des acacias paisibles, une tasse bleu lavande, remplie de café fort.

Je suis là depuis trente minutes, laissant les choses se désordonner autour de moi. Je pense : « Encore une heure, puis il me faudra rentrer… » Et cette heure me paraît la plus précieuse, la plus délicate parce que vide et toute à moi…

Tout de même, j’aimerais un peu la remplir, c’est à dire, comme prévu plus haut – je ne sais si vous avez suivi : laisser couler mes encres. Accoucher sur papier. Ecrire, quoi. Trouver ne fut-ce que le début du commencement d’une histoire. Quelque chose qui transcende l’instant.

Mon sens du devoir me dicte cela. Mon sens du devoir m’a laissé enfreindre, sans trop protester, le rigoureux Emploi du Temps qu’il m’avait établi. A présent il morigène : « A-t-on le droit d’être si vide, si improductive, dans le temps qui s’enfuit ? Alors que tous autour de moi s’agitent  ? »

Mais l’instant divin ne se laisse pas éloigner, et d’histoire il n’y en a point.

Une histoire, c’est enrouler les événements sur la bobine du temps. C’est partir de A pour aller vers Z. Quitte à recommencer – « Il y Z’Avait une fois… » Composer une histoire, c’est remettre le temps en ordre.

Je ne manque pas de « moi » fictionnels conteurs. Raconteurs. Radoteurs. Devoir les accueille volontiers : lorsqu’ils surgissent, ils parlent avec des mots qu’il comprend.

Mais de l’ordre du temps, le moi poète qui dilate ma matrice aujourd’hui n’ a rien à faire. Il ne veut pas achever - ni d’ailleurs commencer quoi que ce soit. Il veut tout juste se poser. Inspirer et expirer. Emplir l’espace rond de cette place, faire trembler l’ombre des acacias sur les volets gris bleu, les incroyables volets gris bleu, très hauts et de bois pâle, qui ornent les façades de cette place.

Je suis donc là, avec mon moi poète de cet après-midi là. Heureuse je dois l’avouer - quoique mon sens du devoir fût contrarié. Devoir, je suis heureuse. Heureuse de rien. Est-ce permis ? J’inspire, j’expire et me relâche. Me dépose tout doucement près de mon petit moi rond.

Je et mon petit moi rond dans mon ventre rond, nous regardons la fontaine circulaire. Au-dessus de nous, le ciel est bleu et charnu comme une épaule.

Merveille.

« Il était une fois… » essaie mon sens du devoir.

Non. Je me moque bien de ce qui a pu être.

« Il sera une fois » essaie-t-il derechef.

Diantre. Comme le futur est ennuyeux. Nous en resterons là, veux-tu bien ?

Eh non. Il ne veut pas. Et donc : « Il est une fois un petit moi tout rond au creux d’une femme ronde », persiste-t-il. L’emploi du présent convient mieux à ma Présence. Mais est-il bien conforme à la grammaire ? Devoir poursuit : « Il est une fois un petit moi tout rond au creux d’une femme ronde , dans un berceau de côtes et de souffle, observé par des acacias et des volets gris bleu, hanté par des pigeons, enchanté par une fontaine… »

Un peu fourre-tout, ton conte. Mais bon, fais ton devoir, Devoir, s’amuse mon petit moi…

Je ne peux que constater : le « moi » qui fomente cet après-midi là entre mes côtes et fait vaciller les ombres de son souffle léger, ce moi est un moi sans projet. Un « moi » qui ne se conjugue qu’au présent ou à l’infinitif.

Bon. Si je suis sans projet pour encore… voyons, vingt-cinq minutes, d’autres n’en manquent pas, de projets.

Par exemple les deux copines qui parlent de s’installer juste devant nous, sous l’arbre, et commencent à se faire leurs confidences d’une voix forte. Les insectes qui vibrionnent sous les branches les dissuadent. Elles s’assoient plus loin. Alléluia ! Voici mon Instant Parfait sauvé par les insectes… Comme j’aime ce silence à peine troublé par leurs voix éloignées.

C’est à présent le tour du garçon, qui va et vient entre les tables, lançant de temps en temps un regard lourd sur la mienne. Lui projette de me faire lever. C’est que les places libres se remplissent. Ne nous fâchons pas, garçon. Je commande un second café. Il me sert en traînant des pieds. D’autres prennent des gâteaux, du thé, du chocolat… Je sais, je sais. Mais comme on est bien chez vous…

Copyright Carole Menahem-Lilin, 2006

Pour ouvrir le fichier word : b_b_crivaine2

Ah, voilà qui se corse ! Encore une nouvelle venue, qui, au goût du garçon, expose son projet avec trop d’ostentation. C’est une toute jeune femme, seize ou dix-sept ans. Elle chaloupe entre les tables. Elle tient dans ses bras un bébé, à demi caché par un châle à fleurs. Tout en le berçant du bras gauche, elle tend la main droite vers nous. Son projet est clair : mendier. Elle le fait, ma foi, avec une certaine tranquillité. Comme on essaierait, comme on jouerait. Oui, c’est cela : son visage porte l’expression d’une gamine qui joue. Qui joue à la mendiante. Ce qui peut lui arriver durant qu’elle tient ce rôle la touche à peine. Elle a endossé son châle d’impassibilité.

Le bambin lui aussi manifeste peu. Il ne bouge guère, il ne pleure pas. Va-t-il bien ? Un bébé, cela bouge, cela respire au moins. J’en sais quelque chose : même un embryon d’écrivain, cela s’agite et donne des coups… Cet enfant-là est trop sage. Trop semblable à l’idée du bébé parfait. Ses membres rigides tendent trop parfaitement le pyjama rose.

Un bébé mort ?

Un bébé momie avec lequel on joue…

Un rêve mort auquel on refuse de renoncer, et que l’on emporte partout avec soi comme un poids mort dans son cercueil de verre…

Une histoire morte avec laquelle on mendie.

Une apparence bien suffisante pour les spectateurs inattentifs que nous sommes.

Mon moi embryonnaire tressaille, de peur et d’attente.

C’est lui, possiblement, sous ce châle. L’embryon d’écrivain écrasé journellement par l’urgence du réel, et qui n’en peut plus de mourir – de renoncer à vivre.

Moi embryonnaire se contracte soudain dans mon utérus. Fermé comme un poing. Pesant comme une pierre.

Peut plus, balbutie-t-il.

Va-t-il renoncer ? Vais-je m’avorter ?

Je m’astreins à respirer lentement. A faire bulle, île, terre autour de l’enfançon qui pourrait se dissoudre.

…Pendant ce temps, la gamine au châle attend, avec ses yeux ronds et durs comme des pierres, son visage rond couleur de craie. 

Son bébé caillou dans les bras, elle attend – quoi ? quelque chose de moi ?

Un peu d’argent ?

Une marelle où jouer sa vie ? (mar-elle)

Un jeu ? un trésor ?

Une mise en boîte ?

Le garçon arrive derrière la mendiante et la repousse fermement par les épaules. « Vas-t-en. Circule. On ne veut pas être dérangé, ici. »

Circule, cercueil.

Le visage de la jeune mère ne change pas, ses lèvres demeurent retroussées en un demi-sourire. Aucune importance, paraît-elle signifier : on reviendra une autre fois. Une autre fois, on reviendra. Comme les moustiques autour de l’arbre. C’est un jeu. C’est une nécessité.

Echanger un peu présence, de représentation, son corps ou celui du bébé, contre de l’argent.

Pour « circuler cercueil », il faut de l’argent. C’est l’argent qui fait rouler les rouages.

L’argent nous roule.

Je cherche dans mon sac de la monnaie.

Elle a vu mon geste, elle a vu que je la regarde. Elle s’approche.

Et je garde les yeux fixés sur… sur ça. Sa momie, son bébé, son cercueil à fleurs - qu’elle porte dans le berceau de son bras gauche…

Et à mesure que je regarde, que je mesure, mes yeux se dessillent : la terrifiante momie - n’est qu’une vulgaire poupée.

Pour être exacte : un baigneur en plastique pas vulgaire, rose et gris, habillé d’un pyjama mauve. A demi caché par le châle. Ses pieds pointent et quand le châle s’écarte je vois qu’il porte sur son visage figé un sourire, un demi sourire moqueur semblable à celui de sa « mère ».

De grands yeux caillou. Un visage couleur craie.

Incertaine encore, je touche le peton, rigide et glacé. La jeune fille a vu que j’ai vu, elle me regarde dans les yeux – regard de pierre.

Et comme soulagée, amusée je suis et que je le montre, son sourire s’élargit. Des fossettes apparaissent sur ses joues, des paillettes dans ses yeux. Un sourire espiègle, qui me la rend proche. Il y a aussi du défi dans ce sourire : « Vas-tu me dénoncer ? Es-tu indignée ? Que vas-tu faire, Madame ? Rien, n’est-ce pas ? Tu ne feras rien car tu es habituée avec nous à ne rien faire – à part nous éviter. A part nous éviter, Madame. »

Nous nous regardons. Elle balance doucement le « petit ». Elle se berce doucement. Elle approche sa main tendue. Un peu de douceur, Madame.

Derrière elle, le garçon arrive, il va lui demander encore de partir. Circule, cercueil. « Attends » dis-je. Je lui donne une poignée de monnaie, un billet. « Attends » dis-je encore. Je sors le paquet de bonbons, le lui pose dans la main. Ses yeux brillent plus fort. Elle escamote les bonbons dans sa poche, avec l’argent.

Me sourit.
Sourit encore.
Ses yeux noirs, tendres cailloux pour sa mar-elle.
Ses joues couleur de craie rosée.
Les fossettes sur ses joues.
Petits fossés franchis.
Les mêmes sur mon visage lorsque je lui souris.
Puis, comme le garçon approche, elle se redresse, arrange son châle, ré-endosse son masque d’impassibilité.
Elle est partie, avec son simulacre. Mon sens du devoir ronchonne. « Et tu lui as donné dix euros ! Te reste-t-il seulement de quoi payer le café ? »

Oui. Tout juste au centime près. « Mais il y a pire comme situation que la nôtre, dis-je à Devoir. Cette fille doit mendier et pourtant elle joue. » « Elle joue avec nous, oui. Elle est indécente. » « L’indécence n’est pas où tu la vois. » « Ah ? » « Cercueils, circulez ! Fillettes, momifiez-vous ! » Devoir se bouche les oreilles. « Ah non, pas ça ! Cesse avec tes horreurs ! »
« Cette fille pourrait être ma fille », dis-je plus doucement, émue par cette idée sortie de je ne sais où.
Devoir ronchonne derechef. « Ah toi l’écri-vaine, tu as de ces pensées oiseuses… je ne te comprendrai jamais. »

Je lui fais signe de se taire. Dans mon utérus, la poétesse s’agite. Elle donne des coups de pied, des coups de tête. Elle fomente une histoire bohémienne, un conte à deux euros. « Qui est cette fille ? demande-t-elle. D’où vient-elle, comment vit-elle ? Est-elle ma sœur ? »

Devoir hausse les épaules. Mais comme c’est un Devoir consciencieux, il va pêcher une vieille enveloppe et un stylo au fond de mon sac. Il fait mieux : il nous prête sa concentration pour écrire.
Il nous reste un quart d’heure, un grand quart d’heure tout rond, à lui et à moi, pour accoucher notre bébécrivaine à cette table ronde.

A présent que sur la vieille enveloppe l’encre coule enfin, que les questions se pressent, faisant surgir tour à tour l’amusement, le malaise, le doute, à présent que les yeux de ma toute-petite s’ouvrent sur notre imparfait palais des merveilles – à présent, je commence à penser que j’ai reçu à cette table plus que je n’ai donné.

Rien n’arrive jamais comme on l’attend. Imparfaite perfection.
Devoir ne me contredira pas : il est bien trop occupé à tenir le stylo et à éponger les taches d’encre.
Tandis qu’il transpire, je repense à la gamine et son poupon ; ironiques poupées, en danger d’être écrasées.

Lorsqu’il a une seconde de répit, Devoir se dit qu’il lui faudra acheter des couches : le ciel a viré au gris depuis tout à l’heure. Le réel aurait bien besoin, quelquefois, d’être langé de neuf.

Carole Menahem-Lilin
Illustration: reproduction d'un tableau de François-Joseph Navez, Jeune fille avec un enfant endormi dans ses bras

l'auteure

Carolesorci_reBonjour. Je m'appelle Carole Menahem-Lilin, je suis auteure et j'anime des ateliers d'écriture, sur Montpellier et sa région.
Je me propose de publier ici certains de mes textes courts, nouvelles, récits, poèmes, dont certains sont parus en revue, ou en recueil, et d'autres reposent douillettement au fond de mon ordinateur...
Pourquoi? Parce que c'est très agréable de s'auto-publier, au rythme que l'on souhaite. Et parce que j'ai appris combien il est important, pour nourrir l'inspiration, pour encourager le travail, de rencontrer des lecteurs. Le blog permet à la fois une lecture anonyme, et une réaction par courriel. N'hésitez pas à m'envoyer vos ressentis!

Pour mieux me connaître, vous pouvez lire mon autoportrait et mon CV, et pour avoir une idée de mes activités (et surtout du talent des écrivants qui m'accompagnent dans les ateliers), aller faire un tour sur le blog des ateliers.

Salutations! Carole

Posté par Menahem Lilin à 16:35 - L'auteure - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags :

Enfermées, nouvelles

Prisonnières d'univers surréalistes et de destins aliénants, les héroïnes d'"Enfermées" cherchent à se construire une existence au plus proche de leurs désirs. Chacune devra vivre son Odyssée, parcours poético-burlesque jalonné de prises de conscience, de luttes, de rencontres... Quelque soit leur prison, l'amour (l'amour de soi et l'amour de l'autre) est la clé ; mais que voilà un outil difficile à manier! Que de règles il leur faudra subtilement subvertir!

L'héroïne de "Catafalque" a été recouverte par son père, magicien, d'un voile aux étranges propriétés, de sous lequel elle ne peut jamais sortir. Fort savante en mathématiques angéliques, elle ignore tout du monde contemporain et de la logique des sentiments. Parviendra-t-elle, traçant sa route à travers ces mystères, à échapper à l'emprise de son père?

Échapper à l'emprise de celui qui la tient enfermée, c'est aussi tout le problème de Sandra, qui dans l'affaire a laissé s'échapper beaucoup trop d'elle-même... "Je n'aurais pas dû jeter le bébé avec l'eau du bain", réalise-t-elle de lucidité. Certes. Mais comment faire maintenant?

Quant à Mina, la gêne la fait rétrécir... phénomène bien connu, métaphoriquement parlant. Lorsque la métaphore devient réalité, il devient urgent d'en comprendre les fondements et d'en démonter le mécanisme!

Achat : environ 15 €
Site des Mille poètes
http://www.millepoetes.com/product_info.php?cPath=33&products_id=191
(ou : http://www.millepoetes.com/, catégorie Nouvelles)
http://www.ellipse.ch/Auteur.aspx?Auteur=7657482

Enfermées, premières pages

« Je suis jeune, belle et désespérée », voilà le genre de phrases que j’aimerais tellement pouvoir prononcer…

Pour le désespoir, j’y souscris sans attendre. Mais comment savoir si je suis belle, alors que je passe ma vie enfouie sous un voile noir ? Jamais un regard ne parvient à percer la noirceur mate de cet étouffoir. Moi-même, j’ai beau m’épier dans les miroirs, les puits et les cours d’eau, je ne parviens pas à m’apercevoir. Je ne suis même pas certaine d’avoir un visage.

Mon père m’a enfermée là-dedans alors que je n’avais que dix ans. « Pour ta sauvegarde, ma fille » a-t-il déclaré. Et hop ! Il m’a recouverte de ça. Pas moyen depuis de voir le monde autrement qu’à travers cette suie. Mon père doit être un enchanteur. Car malgré tous mes efforts je n’ai pu ôter cette sorte de cocon.

Et donc je végète là-dedans, au fond d’un palais gris aux couloirs multiples, lui-même situé au fond d’une vallée étroite. Je reste là, seule. Depuis… combien de temps au juste ? Difficile de dater. Il m’arrive de me demander si je suis effectivement née. Ou si je ne suis que la prémonition d’un être.

…………..

Voyons… j’ai dû, à travers mon voile, deviner huit ou neuf étés. Et j’ai lu exactement 463 ouvrages. A raison de quatre par mois depuis ma claustration, cela doit me faire dans les dix-neuf ans et demi. Je suis jeune, donc.

Après qu’on m’eût enfermée dans cette gangue noire, j’ai beaucoup pleuré et protesté plus encore. Je me plaignais que je voulais me baigner dans l’air libre. Mon père me répétait d’une voix calme que cette chose était pour mon bien et que je le remercierais plus tard. Après quelques jours, fatigué peut-être, amer sûrement, déçu, il cessa de me parler.

La semaine suivante il disparut.

Clac ! Disparu comme ça, sans explication. A vrai dire, je ne sais plus comment il s’est volatilisé. Mais de l’absence d’explications je suis certaine.

Après l’effacement de son époux ma mère rentra de voyage. Elle chercha durant des mois comment me faire sortir de là-dessous. Elle devint d’autant plus tendre avec moi. Nous pleurions et riions beaucoup ensemble. Ma mère avait un humour merveilleux.

Elle me conseilla, puisque nous ne pouvions rien contre mon sort, de ne pas rester concentrée sur mon malheur, mais de prendre intérêt et plaisir à ce qui se passait autour de moi. Nous sillonnions ensemble la vallée ; nous élevâmes des colombes et des chèvres ; lorsque la chatte eut des chatons, ma mère vint me les mettre tous les matins dans les bras. A travers le voile, je les sentais qui jouaient, bondissaient, se blottissaient et ronronnaient. Leur liberté devenait la mienne.

Ma mère me dit aussi qu’il y avait toujours plus en détresse que soi. Je m’efforçai de la croire. Lorsque les petits chats et les agneaux venaient jouer dans mes bras, ses paroles me paraissaient sages. Le reste du temps, ma foi… Il y a certain réconfort à se penser le plus malheureux. Ainsi l’on s’imagine qu’on ne descendra pas plus bas. L’avez-vous ressenti comme moi ?

…Puis elle s’évapora elle aussi. Toute une période de mon adolescence, j’ai cru entendre sa voix venant de sous le couvercle d’un vieux coffre. Ce me fut d’un grand réconfort, car lorsque je me confiais à elle je croyais l’entendre me répondre des paroles certes floues, mais sur un ton toujours approbateur.

Pourtant depuis l’été dernier, plus rien. J’ai aperçu une tombe à son nom dans le jardin. Mais je refuse de souscrire à cette hypothèse. Elle erre quelque part, retenue loin de moi par les sortilèges du voile noir.

Je n’ai cependant pas dépéri. Le voile ne m’empêche ni ne manger ni de parler (quoiqu’il étouffe ma voix). Lorsque je cours, il court, lorsque je me baigne il se baigne, et lorsque je nage… ma foi, il m’a paru préférable de renoncer à cette dernière activité, car lorsque je nage il s’alourdit et il a manqué quelquefois me noyer.

Tout de même, du fond de mon corridor, je reçois quelques nouvelles du monde : j’ai la radio (oui !). Je ne sais par quelle aberration on me l’a laissée. C’est une vieille chose en bakélite qui marmonne et qui crachote. Je suis ainsi reliée au monde par ses voix, à travers des sifflements.

Posté par Menahem Lilin à 20:51 - Publications - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : ,

ArTbre, livre d'artiste

Ce livre d'artiste créé avec Marie-Lydie Joffre a été fort bien présenté sur son blog, au lien suivant : http://actualitemlj.blogspot.com/2006_04_01_archive.html et à la date du 19 avril 2006. Je reproduis sa page ici, avec son autorisation.

"ArTbre", Livre d'Artiste

Le Livre d'artiste « ArTbre » , dessins d'arbres de Marie-Lydie Joffre en résonance avec les poèmes de Carole Menahem-Lilin, est limité à 30 exemplaires numérotés et personnalisés.

Voir ci-dessous quelques exemples de pages. Pour agrandir la page, cliquer sur l'image.



































































Contenu :
29 pages, une page de préfaces, une page de dédicaces personnalisée au nom du commanditaire, 26 dessins, 26 poèmes

Description technique :
Format A4 horizontal.
Reliure d’art et couverture cartonnée toilée
Page de garde
Impression sur des pages blanches de papier photo couché mat (210 mm x 297 mm)
Encre pigmentée
Technologie à bulle d’encre donnant une qualité photographique proche de la photo argentique

Prix de l’ouvrage, frais de port inclus = 100 euros

Pour commander le Livre d'artiste «
ArTbre »,
veuillez écrire à
info@marielydiejoffre.com ou à carole.lilin@free.fr


Pour visiter le blog de Marie-Lydie Joffre (une petite merveille!) : http://artpoesie.blogspot.com/

Posté par Menahem Lilin à 20:51 - Publications - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Passages, nouvelles

PASSAGES, nouvelles de Carole MENAHEM-LILIN

(Parution en librairie en décembre 2007, également en vente sur le site de l'éditeur, http://www.editions-terriciae.com/ (collection Gaïa)

Carole Menahem-Lilin, née en 1963 en région parisienne, vit aujourd'hui à Montpellier. Après avoir tâté du secrétariat et de la documentation, puis repris avec bonheur des études universitaires, elle anime aujourd'hui des ateliers d'écriture et des soirées littéraires. Elle a publié en 2007, un recueil poétique, « ENFANCE D'ÉCORCE » (Éditions Souffles), et des nouvelles surréalistes, « ENFERMÉES » (Éditions Guy Bouliane, Québec). Elle a également créé avec la plasticienne Marie-Lydie Joffre (illustratrice de la couverture), un livre d'artiste, « ArTbre ». Plusieurs de ses textes ont paru dans les revues Souffles, Étoiles d'Encre, XYZ. Une partie de son travail est consultable sur son site, http://carole.lilin.free.fr.
Ce qui l'inspire ? Ces moments où l'autre, le rêve, l'inattendu, font irruption dans le réel. Ces journées où échapper à l'emprise de situations sclérosées, pour aller vers un désir probablement dangereux, mais vital, semble possible. Quel est le prix à payer pour effectuer ce passage vers plus d'unité, là est la question…



000 pages - Format 15 x 22 cm
ISBN : 978-2-916529-15-2
EAN : 9782916529158
PRIX TTC : 16,00 €
Frais de port offert

Première page de la première nouvelle :

La toile (extrait) 

Il y avait cinq jours que, depuis sa fenêtre, Cécile l’observait.

Il se livrait au même rituel chaque matin : dévoiler la toile ; tremper son pinceau dans ce qu’elle supposait être de la couleur ; puis ne pas peindre.

Enfin, ne pas peindre… c’était plus énigmatique que cela. L’homme faisait tous les gestes de la peinture en direction de la toile, aussi grande que lui et plus large. Les mouvements amples mobilisaient le bras entier et parfois nécessitaient de ployer le corps, ou de l’étirer.

Puis il se reculait pour juger de l’ensemble – et son œuvre imaginaire devait lui paraître si présente que Cécile se mit à la percevoir elle aussi, dans une brume tremblante. Ainsi debout face à la grande toile, le peintre semblait s’adresser à une personne. Et de fait, la chose que Cécile voyait se projeter sur la toile (où il n’y avait rien) ressemblait à un corps.

Ils restaient là un moment, l’homme et Cécile ; devant la toile en gestation ; lui tout proche, elle bien plus éloignée, dans l’espace, et dans le temps.

Pourtant Cécile avait le sentiment de sentir battre, en elle, le corps de l’homme. Corps porteur d’elle ne savait quoi mais qui la concernait.

 

La jeune femme se savait ainsi, traversée d’intuitions. Il lui arrivait de se mettre en colère contre ces certitudes obscures qui la choisissaient, puis s’agitaient en tous sens jusqu’à ce qu’elle les acceptât. Elle ne les acceptait pas toujours : ainsi avait-elle délibérément pris de mauvaises directions, manqué des trains et laissé fuir des occasions… Toutefois, en cette fin de printemps, Cécile se sentait en paix avec elle-même.

Tandis que le peintre rangeait ses instruments avec beaucoup de soin puis sortait dans le matin, sa veste sur l’épaule, la jeune femme préparait sa table et commençait à travailler : elle passait son concours à la fin du mois.

…………

http://www.editions-terriciae.com/collectiongaia/index.html

Posté par Menahem Lilin à 20:53 - Publications - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

Enfances d'écorce, recueil poétique

"Alors, tels des enfants à la fenêtre, les mots surgissent d'entre les choses. Les mots sont des secrets enfouis dans l'écorce étroite du jour..."

Enfances d'écorce, Recueil poétique, éditions Souffles, 2007. 10 €.
Contacter l'auteure, ou commander à Souffles, J.P. Védrines, 126 rue du Canneau, 34400 Lunnel.

  caroledos    Carole    extrait

Enfances d’écorces

* « Un jour I'enfance se souvient, l’enfance se
représente à vous. Cbst un regard, ce sont des craies au
pied d'un mur,c’est un arbre géant,champion inutile
du ciel. Et il vous vient, sous les paupières, comme une
poussée de lilas, avec son odeur quifait vous sentir à
l'étroit dans votre peau, qui vous donne des
démongeaisons d'infini..." Cette poésie en prose fait
partie d'un remarquable recueil de textes courts
écrits par la Montpelliéraine Carole Menahem-Lilin.
Celle-ci puise son inspiration dans les vertiges de
l'enfance. En tête, une question obsédante : "Comment l’enfant,
qui est en redécouverte constante,
et qui doit aussi s'adapter à un univers qui n'est pas
toujours à sa taille, ressent-il, interroge-t-il, comprend-il
le monde"?

Enfances d’écorces, Carole Menahem-Lilin, 38 p.,
10 euros, Ed. Souffles 

paru in La Gazette (Montpellier) n° 1008, du 11 au 17 octobre 2007

Un jour l’enfance se souvient…

Un jour l’enfance se souvient, l’enfance se représente à vous. C’est un regard, ce sont des craies au pied d’un mur, c’est un arbre géant, champion inutile du ciel. Et il vous vient, sous les paupières, comme une poussée de lilas, avec son odeur qui fait vous sentir à l’étroit dans votre peau, qui vous donne des démangeaisons d’infini… Pour un peu vous redeviendriez voyante. Vous vous laisseriez surprendre par… par exemple, une pomme : sa densité, son odeur, son orage, l’orage délicieux dans votre bouche immense… Ou bien encore vous vous lanceriez à l’assaut des façades, les façades sifflantes, où crèvent les nuages et les métamorphoses, où gouttent les lessives, où d’indécents regards, par l’écran des fenêtres, vous bombardent de sorts qui tous vous rapetissent… Vous oublieriez que vous connaissez bien cela – les pommes, les cordes à linge, les façades morgueuses, les armures en jeans qui là-haut se balancent et sans voix vous défient… Vous oublieriez l’idée que vous avez de tout cela – une idée consensuelle, raisonnable – pour y voir les éléments dispersés d’une armée indistincte. Indistincte mais cruelle. Vous rentreriez dans la forêt baroque où tout est vu pour la première fois et où rien ne répond à l’idée qu’on s’en fait. Vous lèveriez votre propre corps d’armée. Vous lèveriez votre corps. Et à nouveau, forte d’une odeur de lilas, guidée par un pommier qui ressemble à votre père – à nouveau vous affronteriez les chevaliers en loques qui viennent bousculer vos songes idéaux. Puis… Puis vous vous bâtiriez un empire provisoire. Avec quelques cailloux, deux trois bâtons de craie, vous feriez tenir le monde dans un battant de porte… Et tout l’amour que vous ne savez dire, l’enfermeriez dans une démangeaison de paupières, des larmes qui ne couleront plus… Une exhalaison de lilas.

Enfance d'écorces, recueil, éd. Souffles, 2007
30 p., 10 €. Pour en savoir plus,

Posté par Menahem Lilin à 20:54 - Publications - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

La belle au bois cousu, nouvelle

 

Je suis innocent, Madame.

Un innocent ordinaire.

 

Des innocences, j’ai du en peindre des milliers, sur toutes les surfaces. Des I, des O, des N. Des caractères bien réguliers, Madame. Millimétrés et tracés au cordeau. Qui me protégeaient contre ma tendance à imaginer.

Oui, ils m’ont protégé des images tremblantes qui, après des heures de travail au soleil, sortaient devant moi des façades.

Emergeaient des façades comme d’une eau dormante.

 

C’était mon travail de lettreur, Madame, qui, m’obligeant à de longues stations devant des surfaces éblouissantes, faisaient surgir ces images.

Monstrueuses images qui entre les lettres cousues de fil blanc avançaient.

Mais c’étaient aussi les lettres, les O, les I, les M, qui me protégeaient.

Elles m’ont protégé jusqu’à ce qu’Elle me parle.

Elle ? La petite fille. Elle, depuis la vitre du P.

Un visage rond, une natte toute droite sur le côté gauche. La fille du P, quoi.

Ma fille, possiblement.

 

Ce n’était même pas une fenêtre, à peine un hublot. Il avait été pratiqué dans le haut mur sans ouvertures.

C’est là qu’elle se postait. C’est ce hublot qu’elle ouvrait.

Je ne suis pas fou, Madame, j’ai encore le grincement des gonds dans l’oreille.

Le témoignage des sens n’est pas un témoignage acceptable, ont-ils dit.

Le témoignage de la mémoire non plus.

Pourtant, j’ai encore son visage sous les yeux.

Elle, la fille du P. Ma petite fille, possiblement.

En tout cas, elle lui ressemblait. Lui ressemblait tant.

 

Elle me parlait comme de très loin, depuis son hublot. Elle regardait au loin. Elle ne me regardait pas. Pourtant je sais bien que c’est à moi qu’elle parlait.

Elle parlait avec de petits morceaux de notre langue, des îlots, perdus dans l’océan de sa langue à elle. Des phrases étranges, dont le début comme la fin se perdaient dans l’incompréhensible.

Pourtant elle me parlait. Je sais bien que c’était moi qui déclenchais les paroles.

J’ai été à l’origine, Madame.

 

… Plusieurs jours, cela dura. Je ne travaillais pas sur cette partie de l’échafaudage en permanence. Il y avait beaucoup à faire sur la façade, Madame. Mais à chaque fois que je remontais, elle était là.

Elle m’entendait et arrivait, par le hublot du P.

Sur l’océan de sa langue, si fluette, une apparition.

De plus en plus blanche.

La fille du P.

Ma fille, possiblement.

 

Je laissais pour elle, près du hublot, de petites choses. Pain, fromage, mandarine.

Parfois il y avait des bruits derrière elle. Des cliquetis, des voix. Des rires.

Mais si j’approchais, elle se reculait vivement. Tirait le rideau.

 

Une fin d’après-midi, je ne l’ai plus vue. Le P était dénudé. Sans rideaux. Je me suis approché. J’ai regardé.

Elle était là-bas, au fond de la pièce. Attachée en croix sur le mur du fond, Madame. Comme une chauve-souris. Ses bras et ses jambes fluettes se distinguant à peine dans le grand pyjama sale. Et ses yeux qui pleuraient. Qui me suppliaient de venir.

La pièce était remplie de rouleaux de tissus et de machines à coudre, gros cafards terrifiants.

J’ai peur des machines à coudre, Madame. Je sais, cela peut paraître ridicule.

Ridicule.

….

 

Ridicule, Madame, je ne vous le fais pas dire, que ma mère ait passé des nuits et des jours sur sa Singer. A se singer. A singer le travail. Ridicule, odieux. Des jours et des nuits. Jusqu’à n’être plus capable de se lever de sa chaise. Cousue par sa machine à sa chaise.

Elle était payée à la pièce, ma mère. Payée une pièce la pièce. Ridicule, oui, ma mère car payée des sommes ridicules.

Se laissait bouffer pour nous faire à manger.

 

Elle a continué longtemps sa besogne. Même quand j’ai ramené mon salaire. Elle avait sa fierté. Et puis, elle disait qu’elle ne savait plus quoi faire d’autre de son corps, ma mère. Que le river à cette grosse machine endurante aux crocs brillants.

 

…J’avais relégué l’horreur sur une étagère, dans le grenier pourri de la maison de ma mère. Ma fille est allée la chercher. Elle adorait jouer avec la chose. Elle disait que ça lui rappelait la Belle au Bois dormant. Elle enroulait sa natte sur le dessus de sa tête, en une coiffure de princesse. Elle montait avec mille précautions l’échelle pourrie du grenier.

Cette fois-là, ma mère ne l’a pas vue monter. Et donc ma fille s’est approchée du monstre. Ma princesse s’est haussée sur la pointe des pieds pour glisser son doigt sous l’aiguille – sous la pointe du fuseau, disait-elle… Ce n’était pas la première fois mais cette fois-là Madame, l’étagère a basculé. La machine est tombée.

Ma fille est morte, Madame, écrasée. Le doigt transpercé.

Par ma faute.

Ma petite belle ne s’est pas réveillée de son sommeil cassé.

Par ma faute.

J’avais laissé là ce monstre. Je ne l’avais pas même fixé.

Ce putain de monstre, je ne l’avais pas ligoté, Madame.

 

Alors quand je l’ai vue elle, la fille du P, avec sa longue natte noire et sa figure blanche, fixée au mur – fixée comme l’horreur arachnide, comme la machine cousue de fil blanc aurait dû l’être – par des liens qui traversaient ses membres frêles – je n’ai pas réfléchi, Madame.

J’ai cassé la vitre.

J’ai enjambé le rebord du hublot.

 

C’était un atelier de couture – un atelier clandestin, Madame.

Au dernier étage de l’immeuble, dans son grenier clandestin, la petite fille avait cessé plusieurs fois son labeur pour me parler. Pour m’appeler.

La petite P.

On l’avait punie ainsi. Possiblement. Mise au piquet, attachée à la paroi dans son grand pyjama.

Punie possiblement.

A cause de moi.

 

J’ai enjambé le rebord du hublot, Madame. J’ai cassé le P.

J’ai voulu aller vers elle, la fille du P. J’ai marché sur les rouleaux de tissu, les matelas, les machines à coudre. Je les ai piétinés. J’ai failli tomber plusieurs fois, emmêlé dans les entrelacs de fils, toiles araignées que les horreurs opposaient à ma progression.

Enfin je suis arrivée à la fillette.

Elle saignait Madame.

Je l’ai détachée. Elle est tombée dans mes bras.

Elle saignait au doigt.

Elle saignait Madame.

 

… Puis ? Je ne sais pas.

Le mur pourri s’est effrité.

L’étagère a chuté sur ma tête.

 

Personne n’a voulu me croire, Madame, quand j’ai dit que la P. saignait déjà. Je n’y suis pour rien.

Les liens, ce n’est pas moi qui les ai nouées.

Les blessures, ce n’est pas moi qui les ai faites.

Comment aurais-je pu ?

Cette fille était la fille du P. Possiblement ma fille.

 

Vous m’écrivez, Madame, qu’on l’a sauvée. Qu’on lui a enlevé les fils, les tuyaux, qu’elle recommence à manger. A parler bientôt.

Vous verrez… vous verrez quand elle aura appris à parler notre langue, elle vous dira.

Elle vous dira la vérité.

Ma vérité.

La sienne.

Nos lettres.

Son P. Mon I.

Pâle Insecte.

 

J’ai fixé le monstre au mur, Madame. Je l’ai ligoté pour longtemps.

Plus jamais il n’attaquera la fille du P.

 

Je suis Innocent, Madame.

 

Pale Pierre, 665832 Fleury Mérogis, le 15.01.2005.

 

 

 

La Belle au Bois cousu – copyright Carole Menahem-Lilin

ce texte est paru dans la revue XYZ en 2006.

 

 

Posté par Menahem Lilin à 21:50 - Nouvelles - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

L’abandonéon, nouvelle

 ormeIl y a d’abord les racines de l’orme - comme une main crispée qui s’enfonce dans la terre. Au-dessus, l’énorme poignet est tronqué, l’arbre étêté. Cependant, une maison a été creusée à même le tronc amputé. Des colonnes y soutiennent un fronton grec. De ses grands yeux rectangulaires, calmes, noirs, celui-ci regarde l’horizon.

  

 De ce premier étage orgueilleux nous parviennent parfois des murmures enjôleurs ; ou des ordres brefs, contractés. C’est la voix d’une personne souffrante ou très âgée. Puis, durant des jours, ne s’échappent plus des fenêtres revêches que des semonces de silence, ponctuées par la bascule arthritique d’un fauteuil. Là, en apparence, s’est installée l’éternité.

 Sous cet étage en surplomb, le rez-de-chaussée, comme un ventre creusé dans le ventre de l’arbre, s’efface. Lui sait qu’il peut être écrasé à tout moment, que bientôt l’écorce réclamera ses droits, qu’il n’a pas d’assise stable, bref que son existence, en ce lieu, est chimère… Pourtant, c’est cet espace fragile, étroit, que nous autres parcourons avec gratitude. Là sont installés la salle commune, les remises pour la nourriture, les placards où se rangent les paillasses et les couvertures. Là se trouve tout ce qui est nécessaire à la vie des familles nomades qui adoptent la demeure pour quelques jours ou quelques semaines… Jamais davantage : on se méfie. On aime s’installer sur sa véranda, le soir, entre les colonnes grecques qui soutiennent le fronton, et jouer de la guitare ; mais on prend garde de garder les jambes bien repliées sous soi pour ne pas glisser. Car, tout de suite après le plancher fluctuant commencent les racines de l’orme, et ces racines bougent, s’affaissent, s’emmêlent, font déraper le chemin, dégringoler l’escalier.

 Ce sont les enfants qui aiment le plus la maison. Pour ces trayeurs de chèvres, ces habitués de la faim, pour ces dormeurs sous le vent, elle représente la permanence – et la richesse. Ils montent à l’assaut de ses racines turbulentes, y glissent en riant, font cuire sur de petits braseros des pommes ridées, y sifflent d’en haut des chiens plus maigres qu’eux, se lancent des balles de paille, ou, entre les noeuds de l’écorce, endorment des poupées de laine… Mais les adultes toujours gardent un œil sur ces garnements, qu’ils soient ou non leurs rejetons. C’est qu’on a vu se produire là des accidents spectaculaires. On a vu la terre se fissurer entre les racines, et avaler des enfants. La nuit, il arrive que l’on entende, des tréfonds de l’orme, monter des chants fluets, ou encore la voix de ces tout petits accordéons qu’on nomme, par ici, « abandonéons ». Cela nous met le deuil au cœur… Il arrive même qu’entre les failles on voie des lumières, menues et sautillantes. On les suit longtemps du regard ; elles nous échappent ; elles se promènent. Sans doute les enfants disparus ne sont-ils pas morts. Peut-être même ressortent-ils parfois, mais si changés qu’on ne peut les reconnaître. Quelque soit notre espoir, on les sait irrémédiablement perdus pour nous, retenus dans ce monde proche et pourtant parallèle auxquels seuls les plus vieux d’entre nous, ceux qui mordent déjà les lèvres de la mort, les prochains migrants d’horizon, peuvent accéder.

 Après chaque disparition d’enfants, les hommes abandonnent en grappes la maison. Leur colère inutile s’affronte au chagrin. Les femmes font des funérailles chuchotées qui ressemblent à une supplication : « Rendez-nous nos fruits, Terre ». Mais les racines souffrantes ne veulent rien entendre : en tronquant leur élan, en leur ôtant le ciel des branches, on les a privées d’eau et de bourgeons. Les larmes qui quelquefois sourdent de l’écorce sont des poisons amers.

 Un temps, la véranda se vide, à l’exception d’une mère ou d’une tante que la peine étourdit. Les hommes, eux, jurent qu’ils ne remettront plus les pieds ici. Serments d’alcool noir, ils le savent bien. Lorsque la misère les rattrapera, aux temps du deuil d’hiver, où trouveront-ils, ailleurs sur le plateau, l’abri et la nourriture? Le fronton grec nous tient, dans son poing aride. Les familles pourraient passer le col, bien sûr ; et s’installer dans l’un ou l’autre des domaines de la basse montagne. Mais alors elles n’en sortiraient plus, car les contremaîtres, et les dettes contractées quoiqu’on fasse, renouvelées quoiqu’on paie, les ligoteraient. Et les troupeaux, que faire alors des troupeaux ? Tandis qu’ici, dans ce domaine enchanté où pousse le blé ensauvagé, il suffit d’un peu de travail pour obtenir la farine, le fromage et le feu. Les bêtes paissent librement. On peut chasser. Et lorsque les proies se terrent, il reste les oiseaux de l’arbre : chaque soir, ils planent en cercles au-dessus du fronton avant de s’immobiliser, parfaitement tranquilles, comme posés sur les branches absentes. Malgré les chasses répétées, ils ne se méfient pas de nous. Leur chair est dorée quand leurs plumes sont noires. Assaisonnée avec du miel, elle perd son goût de fourmi pour prendre celui de l’amande.

 Bien sûr, à chaque sacrifice d’oiseaux, nous devons supporter jusque dans nos cheveux ces piaillements furieux, ces escarres de bec, ces protestations emplumées qui nous mettent l’angoisse au cœur. Et nous devons affronter, tombant de l’absence des fenêtres, la voix désincarnée qui s’excite et dont on ne sait si elle nous lance des rires ou des insultes. Mais enfin, la furia bruyante se calme bientôt - alors que le goût délicieux dans notre bouche, ce goût comme un alcool voletant, persiste et nous tient éveillés très avant dans la nuit ; nous donnant envie de chanter ; de déplier nos vies ; de danser nos plaintes amoureuses ; d’investir le cœur de la demeure enfin, de débusquer à l’étage l’être falot que l’on ne voit jamais, que l’on entend seulement... Mais la voix, comme devinant nos velléités de conquête, recommence à crier ; quelquefois elle chante, faux, des paroles moqueuses ; ou bien elle mêle à ses insultes les noms disparus de nos enfants. Alors notre angoisse se fait orage, caverne électrique, et nous dépasse. Nous nous serrons les uns contre les autres, nous retrouvons drossés contre les colonnes grecques, tandis que le fronton, au-dessus de nos têtes, feule comme une mer en tempête.

 Ce sont là les malentendus entre nous et la maison. Ils peuvent durer des jours de vent noirs, de murs ridés. La demeure se fait fruit sombre, plissé, séché avant d’avoir mûri. Les feux ne prennent plus, sous nos pieds les planchers ont la fièvre. Nous finissons par rassembler les troupeaux pour partir… Alors soudain, sans que l’on comprenne pourquoi, des orbites noires du fronton nous parviennent des paroles de réconciliation, tandis que pleut comme feuilles jaunes d’orme la monnaie de la paye. Le lendemain il y aura fête. C’est ainsi : ici la liberté est cyclique, elle s’achète à termes d’angoisse. Oubliée la malédiction : nous ravivons le feu ; nous modulons notre précarité sur des accords de guitare. Et quand, entre les racines, les appels de l’abandonéon se font plus pressants, nous refusons d’écouter : nous chantons plus fort. Nous avons payé déjà, en larmes contenues, le peu de gaîté dont nous jouissons à présent. Nous nous étourdissons. Il arrive que l’on danse sur le plancher mouvant. Lorsque entre hommes et femmes le désir s’élève, à nouveau des paroles exaltées là-haut retentissent. Mais ce ne sont qu’insultes et plaintes fragiles : si le fronton brûlant palpite, les racines, elles, se taisent.

 Certains matins, lorsque presque tous sont partis faire paître les troupeaux, laver le linge au ruisseau, préparer à l’abri des murets la nourriture de midi… - certains matins, le fronton enfin s’apaise. Dans le ventre de la demeure je demeure seul, trop vieux et malade pour me fuir encore, pour tromper encore mon ombre au soleil de midi. Je demeure – me souvenant de ma vie, une feuille tremblée, faseillant au dur ciel d’hiver. Là-haut le fauteuil dans sa bascule émet un grincement régulier. Une voix maigre fredonne. C’est une voix méfiante, à laquelle on n’a jamais appris à donner sans calcul, ne puis-je m’empêcher de penser. Le chant, faux, douloureux, gagne tout l’étage et s’avance vers moi, sur ses petons tordus. Cela fait dans mon cœur comme un appel. Je regrette, alors. Oui, vraiment, je regrette.

 Les vieillards invalides qui m’ont précédé m’ont raconté que parfois, durant ces heures calmes – mais leur vision n’appartient-elle pas au domaine de la fièvre et des rêves ? – ils m’ont raconté que parfois nos enfants disparus surgissent d’entre les entrailles des racines. Sur leurs visages clairs, d’autres faces par dizaines se sont surajoutées, autres peaux transparentes, comme l’écorce sur l’aubier, comme le souvenir sur le souvenir. J’ai frissonné à cette évocation. Les enfants, ont-ils continué, marchent sur des jambes noueuses, qui semblent des rejets de l’orme. Lorsqu’ils traversent la véranda, leurs voix excitées se mêlent, ils bougent les bras et se bousculent ; ils sont demeurés rieurs, remuants et rêveurs comme leurs frères de surface. Parfois d’ailleurs ils les appellent… mais trouvant les alentours déserts et les salles vides, ils haussent les épaules et montent à l’étage… Là-haut, m’ont appris encore les invalides (mais avec quels yeux ont-ils vu ? ils n’ont pu se déplacer jusque là ?), là-haut quelque chose, quelqu’un se balance ; l’apparition, qui n’a plus d’âge ni de forme identifiables, porte un corsage de dentelles pâles, une jupe d’organdi cassant ; de loin (à distance car ils n’ont pu franchir l’arche de la porte, m’ont avoué les vieillards), de loin la chose semble une auréole blanchâtre, réfugiée entre les bras du fauteuil…

 Cela regarde entrer les enfants, les fixe de ses orbites enfoncées, noires ; cela les appelle d’une voix souffreteuse, fêlée et pourtant charmeuse, à laquelle nul ne peut résister… ont-ils poursuivi. Sous les doigts noueux, sur les genoux morts de l’apparition, des dizaines de petites poupées s’entrechoquent ; faites de glaise et de laine terreuse, elles s’embrasent pourtant sous le regard des enfants, comme animées, comme tentant de rejoindre leurs propriétaires. Elles sont leur âme de matière, conjecturent les invalides, elles sont leur avenir perdu... Mais plus elles frémissent, plus la figure pâle qui les garde se crispe et les retient. Peut-être ne souhaite-t-elle pas tant aliéner les enfants, que participer à l’embrasement des retrouvailles. Que les poupées la forcent, que le souffle l’emporte aussi, qu’entre ses mains ne frémissent plus seulement des petites vies, mais LA vie…

 La vie… Pauvre être, mon pauvre amour. Elle a beau tour à tour séduire et menacer les enfants, tenter de les obliger, jamais ils ne pourront lui donner ce qu’elle veut – et qu’ils ne possèdent pas. « Le désir ne se possède pas, Ella, ai-je envie de lui dire. Il est un feu follet qui volette dans le soulèvement du vent… » Mais cela, Ella – la figure sur la bascule – ne l’accepte pas – ne s’y est jamais résolue. Elle grince, elle se balance à côté du vertige, sans pourtant accepter d’y tomber. Comme elle fut interrompue dans son désir, elle interrompt aujourd’hui la vie des enfants, les attire dans son éternité factice. Elle les blesse avec ce qui n’existe pas. Elle les blesse… Cela me rend furieux pour eux, triste pour elle. Depuis si longtemps, vingt ans, trente ans peut-être, les revenants d’air et d’écorce doivent la servir. Elle se fait mal obéir pourtant… Elle croit les séduire, eux se savent plus captifs que captivés. Déjà ils refusent de la nourrir, de l’écouter, de jouer de l’abandonéon pour elle. Je l’ai vu.

 Je le vois. Car aujourd’hui j’ai gravi à mon tour, péniblement, les escaliers ; et même, j’ai pu franchir l’arche de la porte, avec les enfants. Ils se tiennent contre les murs de la chambre, dans une attitude d’apparente soumission, mais moi qui ai été l’un d’eux je décrypte leur colère amassée, qui fait trembler les faines de leurs cheveux jaunes ; leur rage roule en ondes concentriques de plus en plus fortes, dont elle (la figure dans le fauteuil) feint d’ignorer la menace.

 Feint d’ignorer la menace… Toujours elle s’est amusée de nous, la belle Ella aux jambes mortes. Toujours nous ne fûmes qu’un exutoire pour ses curiosités ; même quand elle nous aimait… surtout quand elle nous aimait. Toute gamine déjà, depuis les fenêtres de sa chambre, dans les bras de son fauteuil, entourée de ses dizaines d’oiseaux encagés, elle nous regardait, nous, bande de petits chevriers poussiéreux. Elle nous ordonnait de courir, de sauter, de tourner pour elle. « Un tour, criait-elle, deux, trois, quatre… sautez en tournant… bondissez jusqu’au ciel ! » Immanquablement nous tombions contre les racines. Immanquablement elle riait. « Vous ne savez pas atteindre le ciel ! se moquait-elle. Les roses jaunes du couchant ne sont pas pour vous ! Je m’y suis promenée, moi, dans les roseraies du couchant… Je les ai atteintes portée sur un tapis de feuilles d’orme, soutenue par les oiseaux. Mes oiseaux ne sont pas toujours en cage, savez-vous ? Souvent je les laisse partir. Toujours ils reviennent après quelques semaines. Pour me remercier, ils m’emmènent avec eux en voyage dans leur ciel… » Et elle riait, riait ; chantait, chantait ; de cette voix fausse déjà, mais dont alors nous n’entendions que la fraîcheur acide. Elle était si belle, la petite fille immobilisée qui nous regardait depuis ses fenêtres. Elle ne ressemblait à aucun d’entre nous… « Vous ne me croyez pas ? se moquait-elle encore. Il faut me croire pourtant ; tous, ils reviennent ; vous aussi, vous me reviendrez… » Et effectivement, chaque année nous revenions. Les parents d’Ella étaient riches, libéraux ; leurs champs et leurs prés s’étendaient jusqu’à l’horizon… Ils nous accueillaient et nous payaient avec largesse.

 Quel âge avais-je lors de la promesse ? Treize, quatorze ans ? Ella avait grandi. Sa chambre était une volière dont nous, chevriers adolescents, étions les paons. J’ai cru cet hiver là que les yeux noirs de la princesse me distinguaient particulièrement. Mais comment être sûr ? Nous étions tant à sauter, à courir, à jouer pour elle de notre abandonéon. Et à part nous, elle avait tant de soupirants, la belle Ella. Moi je n’étais qu’un fils du vent, un rien du tout. Et puis, même si j’avais pu prétendre aux beaux yeux de notre oiseleuse, je n’auraispas voulu passer ma vie encagé…. J’avais soif de découvertes, Ella le savait ; lorsqu’elle me parlait fiançailles, ce devait être pour rire. « Tu vas partir à la conquête du monde, n’est-ce pas, Novio ? commençait-elle. Puis tu me reviendras. Alors – fais bien attention à ma demande, Novio – alors dans ton joli bec, tu ne me ramèneras qu’une chose, une seule mais précise : un bouquet de mariée fait de roses jaunes. Je veux ce bouquet, je veux sentir son parfum. Les roses du couchant sentent toujours un peu la pourriture ; oui, Novio, la pourriture de ce qui n’existe pas… Ton bouquet à toi fleurera l’amour. » Ella dardait sur moi le feu dominateur de ses yeux. « Vois, j’ai la robe de ma grand-mère », ajoutait-elle en me désignant l’antique robe d’organdi suspendue au mur de sa chambre, entre les cages. « Il ne manque que le bouquet : tu me le ramèneras. Promets. » Je promettais, bien sûr. J’aurais promis plus encore pour me tenir encore quelque temps agenouillé auprès d’elle, dans son parfum, et voir, en sa joue gauche, s’entrouvrir la fossette que j’aimais. C’était un tendre jeu qui ne pourrait, hélas, avoir aucune conséquence. Ella devait se marier au printemps ; son fiancé était riche. Tout le monde ici le savait, les accordailles avaient été conclues des années auparavant entre les deux enfants…

 Je suis parti un peu avant la date du mariage, sans un adieu ; je n’aurais pas supporté d’assister aux noces, de voir à Ella le regard triomphant de qui se savait aimée ; ce ne serait pas un bouquet, mais des myriades de roses jaunes que son promis serait en mesure de lui offrir… Je me suis enfui comme on ne part jamais chez nous : seul, sans frères, sans troupeau. Peut-être est-ce pour cela que j’ai pu m’éloigner si vite. J’ai vécu sur mes réserves et sur ma faim les premières semaines. Puis j’ai trouvé à m’engager en ville, sur le port. Ensuite j’ai voyagé. J’ai découvert le pays des roses jaunes. J’en ai acheté et vendu des centaines. Il y avait d’autres roses plus belles : des blanches, des rose thé, des rouge carmin … Mais allez savoir pourquoi, lorsqu’ils s’arrêtaient à mon étal, c’était toujours les roses jaunes que les gens voulaient. Et ainsi, les années ont passé ; j’ai vieilli. Quand j’ai fait mes bagages pour rentrer, j’ai soigneusement fait sécher, avant de l’envelopper, un bouquet de roses jaunes ; pour en rire avec Ella, me disais-je, pour raconter l’histoire à ses nombreux petits-enfants – si cela ne fâchait pas son mari. Mais de quoi aurait-il pu se fâcher ? De rêves de gosses, depuis longtemps dépassés ?

 Le voilà, ce bouquet, séché, fripé. Il pend à mon bras, tandis qu’étourdi je regarde Ella, n’osant encore la reconnaître. Elle ne s’est jamais mariée, ma princesse ; est-ce son fiancé qui n’a pas voulu d’elle, est-ce elle qui l’a renvoyé ? Peut-être a-t-il posé sur ses jambes mortes un regard dépourvu de poésie ? Ou pire, a-t-il ricané devant ses yeux inspirés et autoritaires ? Comment savoir à présent ? C’est de l’histoire ancienne. Sur le chemin de mon retour, on m’a fait bien des contes : on m’a dit la déchéance de l’orme à présent étêté, lui dont l’ombre immense était jadis célèbre ; on m’a parlé du domaine ruiné ; on m’a décrit une vieille femme recluse, servie par des enfants fantômes… Mais on ne m’a rien précisé qui puisse expliquer ces folies. Même lorsqu’elle se fait cruelle, nous aimons trop l’étrange beauté, par ici, pour lui imposer des raisonnements. Moi-même, depuis des mois que je suis rentré et emploie mes forces déclinantes à élucider l’énigme de l’orme, moi-même je n’ai encore osé rien faire, comme fasciné. Il est temps pourtant de briser le cercle de la sidération. Les racines à nouveau chahutent ; elles réclament leur dû de vies neuves, de bourgeons humains. Demain, la troupe des enfants ormes aura encore grossi ; demain, leur révolte sera plus forte que le charme qui nous lie ; enfants et poupées, mêlant leurs yeux de racines, entraîneront leur geôlière captive dans le tourbillon nocturne de leur rage. La maison éclatera et il n’y aura plus, sous le ciel du plateau, d’abri pour la solitude et les rêves…

 J’ai trop attendu déjà. Ecartant le cercle des enfants, j’avance vers la forme nouée, ôte de ses genoux les poupées amoncelées, les lançant aux fantômes qui les attrapent avec des cris de ravissement. Ella a un geste de protestation. Mais déjà, je pose à leur place le bouquet asséché de la mariée. Incrédule, elle contemple les roses jaunes. Je soulève son voile taché par les ans. Dessous, son visage vieilli est resté pur.

« -  Il y a si longtemps, dit-elle. Tu as été retenu sans doute ?

 - Je me préparais, Ella. »

 Elle me lance un regard en coin, ironique. Lorsqu’elle sourit, sa fossette préservée creuse sa joue gauche : «  - Et aujourd’hui ?

 - Aujourd’hui, je suis prêt. Veux-tu de moi ? »

 Alors (mais peut-être n’est-ce qu’une de ces visions qui précèdent la mort), alors je vois les branches de l’orme étêté se déplier à nouveau ; elles éclairent et rayent nos visages, comme le ferait un voile de mariée ancien. Je suis agenouillé près d’Ella. Une moquerie tendre plisse ses paupières, lorsqu’elle me demande : « Tu n’auras pas peur ? » Que lui répondre ? Je ne suis jamais allé jusqu’au couchant, moi… Je prends sa main. Ses lèvres tremblent. La peau frissonnante de ma princesse a le parfum très fin, passé, de mes roses.

 Je ne saurai jamais si c’est bien moi qu’Ella attendait ; qu’importe : c’est moi qui suis revenu, et l’illusion du retour est douce. Un instant, j’entends les racines respirer, les feuillages bruire. Mais déjà l’éternité nous a saisis, dans ses ailes mousseuses. Nous nous élevons ; pétales jaunes, orbe bleue ; Ella…

 Il me semble… qu’on chante en bas, Ella… Il me semble que l’abandonéon… a enfin vaincu… la distance.

Ce texte a obtenu une mention prix au concours de L'Ecritoire d'Estieugues, en 2006

Copyright Carole Menahem-Lilin

 

Posté par Menahem Lilin à 21:55 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
Page suivante »